Interdiction du gaz hilarant : la préfecture serre la vis

La petite cartouche d’ordinaire rangée dans les cuisines pour monter la chantilly a changé de camp. Dans les Pyrénées-Atlantiques, le protoxyde d’azote n’est plus un gadget culinaire : il est devenu, selon les autorités, une « problématique de sécurité et de santé publiques ». À tel point qu’un arrêté préfectoral, applicable à partir du 20 décembre et valable jusqu’au 23 février 2026, encadre désormais sa consommation, sa détention et même son transport sur l’ensemble du département.

Un gaz festif devenu fléau

Conditionné en bonbonnes à partir desquelles on remplit des ballons, ce gaz inhalé pour son effet euphorisant s’est imposé comme un produit festif à la mode, particulièrement chez les plus jeunes. Son succès tient à trois ingrédients explosifs : un prix attractif – entre 20 et 30 euros pour environ 80 ballons –, une accessibilité déconcertante et une image faussement anodine, héritée de son usage en pâtisserie et en médecine. Destiné à la base à la cuisine, le protoxyde d’azote reste légal et en vente libre, hormis pour les mineurs depuis la loi du 1ᵉʳ juin 2021, ce qui compliquait jusqu’ici fortement l’action des forces de l’ordre.

Une recrudescence chez les jeunes

Pour la préfecture, le phénomène connaît depuis 2019 « une recrudescence inquiétante », parfois en dehors de tout contexte festif, signe d’une banalisation rapide. Les policiers décrivent une diffusion qui a d’abord touché les milieux festifs et techno avant d’atteindre un public plus large : lycéens, collégiens, jeunes adultes. Sur le terrain, les unités de police secours se retrouvent de plus en plus confrontées à ces regroupements de consommateurs, ballons à la main et bonbonnes vides abandonnées sur la voie publique, avec à la clé des problèmes de salubrité et de tranquillité.

De Pau à tout le département

Plusieurs communes avaient déjà pris les devants en interdisant la consommation et la détention de « proto » sur l’espace public : Pau, Bayonne, Anglet, Saint-Jean-de-Luz et, un temps, Billère. Ces arrêtés municipaux s’accompagnaient de campagnes d’affichage pour alerter sur les dangers de ce gaz. Le nouveau texte préfectoral franchit un cap en étendant l’interdiction à l’ensemble des Pyrénées-Atlantiques et en prohibant également son transport, offrant ainsi un cadre juridique plus solide pour verbaliser, confisquer les bonbonnes et intervenir plus tôt.

Malaises, accidents et marché parallèle

Derrière l’image festive, le bilan commence à s’alourdir. Les forces de l’ordre citent des interventions pour malaise grave, comme cette jeune femme prise de « bad trip » dans son véhicule à Billère après consommation de protoxyde. Sur les routes, des bonbonnes sont retrouvées dans des voitures accidentées, à l’image de ce conducteur toujours recherché dont le véhicule a fini sa course dans la façade d’une banque paloise. En parallèle, les saisies se multiplient : cartons entiers découverts lors de perquisitions, stockage dans des box, et un jeune Palois intercepté avec 48 kg de produit, finalement relaxé au motif que la substance reste légale.

Un marché en plein essor

Les trafiquants de stupéfiants ont vite compris le filon. Le protoxyde d’azote s’est transformé en marché parallèle, avec des bonbonnes qui circulent aux côtés du cannabis, de la cocaïne ou des drogues de synthèse. Les enquêteurs soulignent qu’il n’est pas rare de découvrir des quantités importantes lors d’interventions sur des trafics de drogue, même si le cadre juridique actuel ne permet pas de qualifier ces volumes de « trafic » au sens classique. Le gaz hilarant joue ainsi les intrus dans un univers déjà saturé de produits psychoactifs, ajoutant une couche de complexité aux dossiers des policiers et des magistrats.

Une bombe sanitaire sous-estimée

Sur le plan médical, le vernis « fun » craque très vite. Psychiatre addictologue au centre hospitalier de Pau, le Dr Emmanuel Augeraud rappelle que « la prévention est très importante car l’usage de ce gaz est très toxique ». Les effets à court terme vont des brûlures aiguës – le gaz est très froid à l’inhalation – aux asphyxies, troubles cardiovasculaires, paniques, désorientations, états confusionnels et hallucinations. Mais le plus inquiétant reste ce qui se joue en profondeur : à force de consommation, le protoxyde inactive la vitamine B12, indispensable au bon fonctionnement du système nerveux, avec un risque de lésions de la moelle épinière et de paralysie pouvant être irréversibles.

Des chiffres qui donnent le vertige

Les données nationales confirment l’ampleur du phénomène. Une enquête publiée en 2022 estime que 6% des adultes et 12% des 18-34 ans ont déjà consommé du protoxyde d’azote. La préfecture souligne qu’il est désormais la troisième substance la plus consommée après le tabac et l’alcool. Selon le réseau d’addictovigilance, le nombre de cas graves recensés en France est passé de 37 en 2019 à 458 en 2023, soit une multiplication par plus de douze en quatre ans. Derrière chaque chiffre, on trouve des visages de jeunes adultes – en moyenne 22 ans – mais aussi des adolescents dès 14 ans, dont beaucoup ne se considèrent pas comme toxicomanes.

Un gaz « légal » qui ne fait plus rire

Au final, le protoxyde d’azote concentre toutes les contradictions d’une époque : une substance légale, vendue pour la chantilly, recyclée en produit festif bon marché, dopée par les réseaux sociaux et la culture de la soirée permanente. L’arrêté préfectoral ne suffira sans doute pas, à lui seul, à refermer la parenthèse. Mais il trace une ligne claire : ce qui faisait rire hier inquiète désormais les médecins, les policiers et les élus. Et dans les rues, chaque bonbonne vide abandonnée sur le trottoir ressemble un peu plus à un signal d’alarme qu’à un reste de fête.

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